Blessée dans sa chair par la spirale inarrêtable des féminicides au Cameroun, une enseignante de philosophie sort des amphithéâtres et pousse un cri de révolte qui interpelle l’Etat et la société entière. Lisons.
Par Lydie Christiane AZAB À BOTO, Philosophe, Politiste.
Je suis outrée!
Outrée de voir revenir, avec une régularité effrayante, ces nouvelles de femmes tuées. Une femme assassinée parce qu’elle voulait partir, une autre parce qu’un homme n’a pas supporté qu’elle lui dise non, une autre pour une affaire de rat, une autre encore parce que, quelque part dans notre imaginaire collectif, certains continuent de croire qu’aimer une femme donne des droits sur sa vie.
Combien faudra-t-il encore de corps ?
Thomas Hobbes, que l’on présente souvent comme le philosophe de l’État absolu, avait pourtant compris une chose élémentaire : nous instituons l’État parce que nous avons peur de mourir de la main d’autrui.
*Voilà le cœur du Léviathan*
Nous abandonnons une partie de notre puissance individuelle à une puissance commune afin qu’elle accomplisse cette mission première, presque primitive : nous empêcher de nous entretuer.
C’est pourquoi les féminicides qui se multiplient au Cameroun ne peuvent plus être considérés comme de simples « faits divers ». Ils posent une question politique d’une extrême gravité.
Où est le Léviathan lorsque les femmes sont tuées ?
Où est l’État lorsque la menace est connue, lorsque les violences se répètent, lorsque certaines femmes vivent pendant des mois dans la peur, lorsqu’elles signalent, lorsqu’elles appellent au secours, lorsqu’elles fuient parfois, et que la violence finit malgré tout par les rattraper ?
Il ne suffit pas que l’État punisse après le meurtre!
L’État doit empêcher que le meurtre advienne, car un État qui arrive seulement pour constater le cadavre, ouvrir une enquête et organiser la répression intervient lorsque l’essentiel a déjà été perdu : une vie humaine.
Hobbes nous oblige ici à poser une question dérangeante : à quoi sert la puissance publique si, face à la peur fondamentale qui justifie précisément son existence — la peur de mourir sous la violence d’un autre —, elle ne parvient plus à protéger ?
Il est temps que le Cameroun considère le féminicide pour ce qu’il est également : une question de sécurité publique et de responsabilité politique.
Protéger les femmes ne peut plus dépendre de leur capacité à fuir, à se cacher, à changer de numéro de téléphone, à abandonner leur domicile ou à convaincre leur entourage qu’elles sont réellement en danger.
La sécurité n’est pas une faveur que l’État accorde aux femmes, c’est une dette politique qu’il contracte envers elles en tant que citoyennes.
Il faut donc des mécanismes d’alerte réellement opérationnels, une prise en charge immédiate des menaces, des dispositifs de protection accessibles, une meilleure coordination entre police, justice, services sociaux et structures d’accueil, une réponse ferme aux violences conjugales avant qu’elles ne deviennent meurtrières. Et surtout, il faut cesser d’attendre la mort pour prendre la menace au sérieux.
Mais j’interpelle aussi notre société!
Arrêtons de demander à une femme battue ce qu’elle a fait pour énerver son conjoint.
Arrêtons de dire à celle qui veut partir : « supporte seulement ».
Arrêtons de transformer la jalousie maladive en preuve d’amour.
Arrêtons de négocier avec la violence au nom du mariage, des enfants, de la famille ou du qu’en-dira-t-on.
Un homme qui menace une femme de mort ne l’aime pas. Il la met en danger.
Et lorsqu’une femme dit : « J’ai peur qu’il me tue », nous devons apprendre à entendre cette phrase comme une urgence.
Monsieur Hobbes , le philosophe éternel nous avait prévenus il y a près de quatre siècles : sans une puissance commune capable de protéger effectivement les individus, chacun finit par vivre dans la peur de l’autre.
En 2026, aucune Camerounaise ne devrait avoir à vivre ainsi.
Aucune femme ne devrait mourir parce qu’elle a aimé. Aucune femme ne devrait mourir parce qu’elle n’aime plus.
Aucune femme ne devrait mourir parce qu’elle a dit non. Aucune femme ne devrait mourir parce qu’elle a décidé de partir.
Le droit de quitter un homme ne peut jamais devenir une condamnation à mort.
Alors oui, aujourd’hui, ma question s’adresse à l’État : Léviathan, où es-tu lorsque tes citoyennes meurent ? Parce qu’à chaque féminicide, ce n’est pas seulement une femme que nous perdons. C’est aussi la promesse fondamentale de l’État — nous protéger les uns des autres — qui vacille.
Une République qui ne garantit pas aux femmes le droit élémentaire de rester en vie doit avoir le courage d’interroger sa manière de protéger.

